Nicolas Quenouille

Lettre à Madame la Sous-préfète,

Ce mercredi, je me suis rendu au relais des étangs de Languimberg a-fin d’y
rencontrer les demandeurs d’asile, les bénévoles et les travailleurs sociaux qui
les aident. J’en reviens marqué par deux sentiments contradictoires : un profond
optimisme devant l’engagement de femmes et d’hommes de notre arrondissement,
qui se dévouent corps et âme, sans compter leurs heures, a-fin de prêter main forte à
celles et ceux que les guerres et les périls ont poussé jusque chez nous ; un malaise
non moins profond, ensuite, devant le traitement que notre pays, patrie des droits de
l’homme, réserve à ces réfugiés.
L’association que je préside ne peut rester insensible aux destins humiliés de
celles et ceux qui fuient des con-flits armés et des persécutions, pas plus qu’elle ne
tolère la façon dont l’Europe et la France les accueillent à l’issue de leurs périples
d’infortunes. Ce samedi, nous serons présents à la mobilisation de soutien aux
migrants organisée à Sarrebourg, mais je tenais d’ores-et-déjà à vous signi-fier par la
présente notre préoccupation intense quant à la situation des demandeurs d’asile de
Languimberg.
À Sarrebourg, en Moselle, comme dans bien d’autres contrées de notre grande
nation, des gens de peu s’associent, sourds à toutes les récupérations politiques et aux agitations médiatiques de la haine, mus seulement par l’empathie et l’indignation
du sort qu’on fait à d’autres personnes humaines. Il y a, parmi les aidants de
Languimberg, des citoyens issus de tous les horizons : « celui qui croyait au ciel,
celui qui n’y croyait pas » s’y côtoient et conjuguent leurs e-fforts. Ne soyez donc pas
tétanisée par le mythe d’une France qu’on imagine raciste, obtuse, fermée, au point
d’agir contre notre histoire par peur de décevoir ce « pays réel » que fantasmait déjà
Maurras. Si « pays réel » il y a, il est généreux, il est plein de bon coeur, et il s’agite en
silence pour faire, tandis que d’autres crient, et sont les seuls à qui l’on prête attention.
Nous pouvons accueillir les femmes et les hommes exténués qui frappent à nos
portes – nous le devons aussi. Aucun argument ne justi-fie qu’on les refoule, pas
même la prétendue faiblesse de nos capacités d’intégration. C’est un fait désormais
solidement établi par la science économique que l’e-ffet des fl-ux migratoires est
négligeable, et positif : les migrants représentent un atout pour l’économie, la majeure
partie d’entre eux étant même créateurs de richesses. D’aucuns parlent encore d’une
hypothétique « insécurité culturelle », mais qu’on y songe : si peu de migrants vont-ils
vraiment renverser nos us et remettre en cause notre identité ? En 2015, moins
de deux réfugiés sur cent trouvaient asile en France, selon le Haut commissariat aux
réfugiés des Nations unies (HCR).
Vous n’êtes pas sans savoir que le règlement de Dublin place l’Europe dans
une situation inextricable : en établissant la compétence du pays d’entrée en matière
de droit d’asile, il conduit à une répartition inégale de l’e-ffort entre les partenaires
européens et à un traitement inéquitable des demandes, selon les modalités propres à
chaque État. Beaucoup des migrants que j’ai rencontrés ce mercredi ont leur place en
France, s’e-fforcent d’apprendre notre langue et veulent rester ici, mais le couperet
bureaucratique du régime d’asile européen commun (RAEC) devrait conduire la
France à les expulser dans d’autres États de l’Union déjà débordés et dont le traitement sera assurément moins favorable.
Un mail adressé -fin février aux préfets les invite à examiner les demandes d’asile
des migrants déportés suite au démantèlement de la « Jungle » de Calais, même
lorsqu’ils ont déjà été enregistrés dans un autre pays Européen, et ce en vertu de la clause de souveraineté prévue au dix-septième article du règlement de Dublin. La France, et les services de l’État dans notre département, ne peuvent donc pas s’abriter derrière une nécessité d’appliquer le règlement : en faisant jouer la clause de souveraineté de l’article 17, nous pouvons nous montrer à la hauteur de notre tradition d’accueil et de nos valeurs.
Il convient par ailleurs de noter que certains des migrants de Languimberg, qui
viennent de Calais et sont en mesure de le prouver, ne sont toutefois pas considérés
comme tels par les services de l’État et demeurent donc sous la menace d’une
reconduite à la frontière. L’absence d’enquête ou d’entretien préalable à la décision de
reconduite ne leur permet pas de produire ces preuves et d’expliquer qu’ils sont issus
de la « Jungle ». La promesse des ministres de l’intérieur de faire jouer la clause de
souveraineté n’est pas tenue lorsqu’on s’empresse d’expulser des demandeurs d’asile
avant même qu’ils aient été en mesure de démontrer leur séjour à Calais.
Depuis l’ordonnance prise en 1315 par Louis X, selon laquelle « le sol de France
a-ffranchit l’homme qui le touche », jusqu’au décret de septembre 1791 dans lequel
le révolutionnaire français réa-firme que « tout individu est libre aussitôt qu’il est
entré en France », notre pays s’est toujours honoré à être la terre d’asile des persécutés et des laissés pour compte du monde entier. Ce n’est pas un hasard si la statue de la liberté, cadeau de la France à l’Amérique, sa soeur jumelle des Lumières, porte sur son piédestal ces quelques vers d’Emma Lazarus, qui sonnent comme un rappel de notre héritage autant que comme un appel à l’action et à l’accueil :

Envoyez-moi vos fatigués, vos pauvres,
Envoyez-moi vos cohortes qui aspirent à vivre libres,
Les rebuts de vos rivages surpeuplés
Envoyez-les moi, les déshérités, que la tempête m’apporte,
De ma lumière, j’éclaire la porte d’or !

Parce que nombre de Sarrebourgeois-es se mobilisent par -délité à ces idéaux, je me
permets de porter à votre connaissance les revendications du collectif de soutien aux
migrants de Languimberg, que mon association soutient sans réserve :
*- nous souhaitons que les demandes d’asile des migrants abrités au relais des
étangs soient toutes traitées en France, en application de la clause de souveraineté
prévue à l’article 17 du règlement de Dublin ;
*- nous exhortons au minimum les services de l’État à véri-er sérieusement que
les demandeurs d’asile qu’ils entendent reconduire à la frontière ne soient réellement
pas issus de Calais ;
*- nous voulons l’amnistie de ceux qui se sont d’ors-et-déjà vus noti-er une
obligation de quitter le territoire français (OQTF) ;
*- nous demandons la libération des migrants de Languimberg actuellement
placés en rétention administrative.
Dans l’espoir d’actions fortes de votre part, veuillez agréer, Madame la Sous-préfète,
l’expression de mes salutations les plus distinguées.

Nicolas -Quenouille,
président de Sarrebourg pour tous

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